*__*
L'orage semblait ne jamais finir. Les éclairs déchiraient le ciel sans le moindre répit, illuminant la trombe en une nuée de flèches argentées. Une rumeur se fit momentanément entendre sous le fracas du tonnerre, et une flaque de boue éclata sous les fers d'un cheval lancé au galop.
La tête baissée sous son tricorne de cuir, le cavalier s'était recroquevillé tant bien que mal sur la croupe pour échapper à la morsure de la pluie froide. Serrant les rênes d'une main, il passa machinalement ses doigts dans la poche intérieure de son long manteau et y vérifia encore une fois la présence de la missive cachetée par le Roi. Rassuré par son contact rugueux, il resserra les pans de sa cape et lança un regard alentours. Mais où que ses yeux pouvaient se poser, il ne discernait que des arbres morts et des champs boueux brièvement éclairés par intermittence.
Le cavalier pesta intérieurement. Cela faisait deux bonnes heures qu'il cherchait un abri pour échapper à l'orage, mais toutes les auberges étaient pleines et les relais étaient fermés. Même la marque du Roi n'avait pas incité les paysans à lui ouvrir la porte. Il faut dire que de curieuses histoires se propageaient dans ces terres isolées : on y parlait à qui mieux mieux de loups mangeurs d'hommes, d'oiseaux voleurs d'enfants et d'esprits à la recherche d'âmes à emporter en Enfer, bref, de toutes sortes de croyances que la science n'avait pu encore disperser. Et bien sûr, le mauvais temps ne pouvait qu'éveiller ces vieilles fables dans l'esprit des manants et entretenir leur terreur. Le cavalier frissonna. Il ne faisait pas bon être étranger en de tels lieux.
Mais alors qu'il ruminait encore ses pensées noires, le coursier aperçut le temps d'un éclair une fermette non-loin aux abords de la route. Le claquement des sabots ralentit brusquement. Derrière le rideau de pluie battante, les fenêtres étaient éclairées. L'étranger tira sur les mors et le cheval s'engagea sur le chemin.
Vue de près, la ferme était encore plus petite qu'elle en avait l'air. Les pierres branlantes formaient avec peine une masure flanquée d'une étable tout aussi misérable, le toit privé de nombreuses tuiles semblant sur le point de s'effondrer alors que les vieilles poutres s'arquaient dangereusement vers le sol. A la voir auréolée de pluie sous le ciel torturé d'une nuit d'orage, n'importe qui aurait pris peur et se serait enfui sans plus tarder. Mais au lieu de cela, l'arrivant mit pied à terre et conduisit sa monture détrempée dans l'étable.
A peine eut-il esquissé quelques pas sous l'abri que le cavalier s'arrêta net, tous les sens en éveil. Quelque chose n'allait pas. L'atmosphère était douce et sèche malgré l'orage terrible et la médiocrité de l'édifice, tout comme si des feux invisibles brûlaient de toutes parts. Se tenant sur ses gardes, l'homme noua prudemment la bride autour du pilier le plus solide et allait partir à la recherche de quelques brassées de grain pour son cheval quand il remarqua avec stupeur que la mangeoire était pleine d'avoine. Quelqu'un était attendu ici.
Intrigué, le coursier flatta doucement l'encolure de l'animal et ressortit sous la trombe pour atteindre l'entrée de la fermette. Il frappa une fois, deux fois, trois fois, mais personne ne lui répondit. A la quatrième fois, fuyant l'averse qui se renforçait davantage, il tourna la poignée et se réfugia à l'intérieur.
Dégoulinant au pas de la porte, le cavalier appela longuement le maître de maison en parcourant la pièce unique du regard. Mais entre la petite table dressée dans un coin et le sommier lui faisant face, il n'y avait que l'âtre gigantesque qui s'imposait à sa vue. L'arrivant s'approcha des bûches ardentes et se réchauffa un instant à leur lueur, le regard perdu dans les flammes immenses. Il lui fallait à tout prix transmettre cette lettre au Dauphin dans les deux jours, sans quoi... Non, il refusait d'imaginer ce qui arriverait si la troisième aube poignait sans que l'enveloppe fût ouverte. Personne ne devait ne serait-ce qu'y songer, ou bien le Salut leur serait mis hors de portée à jamais.
L'étranger se sentit brusquement observé. Il releva les yeux et pivota la tête, puis tous les poils de son corps se raidirent en un sursaut. Une silhouette était apparue dans un coin de la pièce. Vêtue d'une ample robe de bure, elle avait les bras joints dans les pans de ses manches et les traits cachés dans les plis de sa capuche, mais par-dessus tout, elle était immobile comme une statue. Seules les ombres du feu semblaient animer la soutane usée jusqu'à la corde.
« E...excusez-moi pour l'interruption... bégaya le coursier. J... j'avais vu de la lumière à l'intérieur, alors j'avais pensé qu'il y avait quelqu'un... Je... je suis un envoyé du Roi, et je me suis fait surprendre par l'orage alors que toutes les auberges sont pleines...
L'inconnu n'eut pas la moindre réaction.
« Je... je me demandais si vous pouviez m'offrir le gîte pour la nuit, continua-t-il. J'ai déjà essayé auprès d'autres habitants, mais personne n'a voulu m'accueillir... Mon cheval était vraiment épuisé, et moi aussi, alors j'ai été dans l'obligation de m'arrêter... Avec le fracas du tonnerre, j'ai cru que vous ne m'aviez pas entendu frapper à la porte, alors je suis rentré...
L'homme resta de marbre.
« J'ai laissé ma monture dans l'étable, j'espère que cela ne vous dérange pas... Je vous serais très reconnaissant de m'offrir un abri, et il ne fait aucun doute que le Roi saura vous exprimer ma gratitude... Ma mission est vraiment cruciale, et il faut absolument que...
Il n'avait pas terminé sa phrase que la silhouette s'était brusquement animée. Elle fit quelques pas lents en direction du cavalier, et alors que rien ne semblait bouger dans l'ombre du capuchon, une voix grave surgit brusquement de son être et emplit la pièce misérable :
— Sais-tu ce qu'est l'écho du rêve ?
— Je... je vous demande pardon ? balbutia l'émissaire en prenant quelques pas en arrière.
— Sais-tu ce qu'est l'écho du rêve ? répéta-t-il en continuant d'avancer, imperturbable. As-tu déjà connu cette saveur si particulière qu'à le rêve en se mêlant doucement à la réalité ? As-tu déjà connu l'étonnement de voir ta vie se rejouer dans tes rêves ? As-tu déjà connu l'euphorie de te croire capable d'influer sur ton existence en contrôlant tes songes ? Et l'as-tu déjà connue, cette détresse quand le rêve t'échappe des mains et s'émiette en tout le contraire d'une utopie ? Et l'as-tu déjà connue, cette souffrance quand la réalité elle-même tourne au cauchemar ?
N'ayant cessé de reculer, le coursier finit par buter et tomba à la renverse sur le sommier. Mais l'inconnu avançait toujours. L'étranger chercha fiévreusement une issue du regard, affolé. Mais il était acculé.
Arrivé aux pieds du lit, l'homme s'arrêta enfin. Très lentement, il déjoignit ses bras et murmura :
« Cette souffrance... Tu vas la connaître, maintenant !
Il porta la main à sa capuche et la rabattit en arrière.


![Article thématique n°1 : la crise économique expliquée au peuple [not mine !]](http://f6.img.v4.skyrock.net/f64/unen-kaiku/pics/1215359852_small_1.jpg)